Rêveries équestres

Chienne de vie : une navette très spéciale

24 Mai 2014, 18:53pm

Publié par Armelle Perrot

Chienne de vie : une navette très spéciale

Aujourd'hui rangement de papiers. Et je tombe sur un vieux texte. Qui parle, non pas de chevaux, mais de ma chienne, Nevada alias Navette. Et la douleur remonte comme au premier jour. Et la colère aussi. Ce texte ne parle pas des chevaux, mais les chiens sont tellement liés à eux. Je n'avais pas pensé à toi depuis quelques temps, ma Navette, mais tu es tellement là, pourtant.

Voici ce texte :

Un jour, au fond d'une ville quelconque est née une petite chienne pleine de vie et un peu embrouillée dans ses pattes. Elle tétait sa mère si fort et si avidement qu'elle est vite devenue bien belle et grande. Son coeur battait haut et fort dans sa poitrine. Mais le destin d'un chien ne compte pas sur cette terre, ou si peu. Seul celui des hommes est pris en compte. Alors, par une journée fraîche d'hiver un homme est venu et l'a emportée. Il a dit "Tu t'appellera Nevada". La chienne s'est dit que son nom sonnait bien et qu'elle aurait une belle vie.

Le destin est une chose variable ici bas. Nevada aurait pu être un brave labrador, cocker agile. Il n'en était rien. Nevada était un American Stafford Shire, autrement dit un Pitt Bull. Peut-être l'histoire se serait-elle écrite autrement si était née lévrier ou chihuahua. Peut-être, mais allez savoir....

Il ne reste que peu de souvenirs sur ce qui s'est passé dans cette maison. Mais, six mois plus tard, la petite chienne se retrouvait dans une cage blessée dans son âme et dans son corps, une vilaine cicatrice lui déformant une patte arrière. L'autre cicatrice, plus profonde, toujours à vif et qui ne cicatriserait jamais, restait invisible.

Nevada est restée quelques temps dans ce chenil de la SPA. Jusqu'au jour... où la chance, le saint patron des causes perdues daigna se pencher, un peu tardivement, sur son cas. Une main s'est glissée dans sa cage. Une bonne mais, qui sentait bon, qui s'ouvrait sur une caresse, une main qui fût directement léchée, cajolée, aimée. Le coeur de la chienne, gros comme une maison, fougueux comme un cheval fou, enfla, sortit de son corps. Elle s'est mise à remuer sa queue, qui entraînait tout son arrière train dans une course folle. Envie de sauter, de courir, d'aboyer, de se rouler par terre et, en fait, de tout faire en même temps.

Nevada est donc partie dans sa nouvelle maison. Les débuts furent un peu délicats. Le chienne exubérante n'arrivait pas à se canaliser. Mais son trot était si joyeux, si plein de vie, qu'il ravissait les yeux de sa nouvelle famille. Son amour sans restriction, sa petite gueule intelligente, sa façon de rouler des mécaniques, émouvait. Malgré tout, quelques ombres planaient ici et là. La peur de la chienne s'installait petit à petit. Nevada avait l'âme d'une guerrière et n'aimait que ceux qui l'aimait. D'une façon totale.

Les autres,... elle les ignorait. Sauf... un certain type d'enfant, petit et blond, qu'inexplicablement elle mordait, juste un coup de dent, jusqu'au sang. Deux enfants. Peut-être que cette cicatrice si profonde, et qui n'arrêtait pas de saigner avait le visage d'un enfant blond ? Et moi, sa maîtresse, qui soigne et qui nourrit, je n'ai pas su trouver le baume pour guérir de si grandes plaies. Et, comment un chien avec une âme droit et forte comme un jeune chêne, exubérante comme l'herbe de mai, peut-il se changer en justicier aveugle ? L'homme, en enfant inconscient abime ses jouets et les jette à la poubelle dès qu'ils sont cassés. Nevada s'est endormie pour la dernière fois dans nos bras et sous nos larmes. La justice des hommes avait parlé.

Nevada, malgré toutes ses fautes, reste vivante dans nos coeurs. Mais au fond de moi, coule une blessure profonde, inconsolable, invisible. Et des fois, comme une envie de mordre la silhouette de notre malheur. Nevada, toi qui dors au fond de moi, je t'aime ma belle, et je mordrai ceux qui te veulent du mal.

Elle est passée dans nos vies comme une navette spéciale. Nous avons encore un peu moins confiance dans les hommes. Et quand je regarde à travers les vitres de ma maison, j'attends son trot joyeux qui vient vers moi.

Mai 2001

Commenter cet article