Rêveries équestres

Il vient d'ailleurs

24 Février 2013, 17:45pm

Publié par Armelle Perrot

Il vient d'ailleurs

Si on le regarde au fond de son boxe, que voit-on ? Un petit cheval gris, regard vif bien ouvert et curieux. Et l'on se dit : "Gentil petit cheval". Et on s'en va.

Laissez-moi vous raconter son histoire et la nôtre, puisqu'elles sont mêlées :

Nov 2003. Je pleure la mort de mes quatre chevaux. Une toxine dans l'herbe. L'histoire était finie en 48 heures. Je ne suis plus rien. Je passe devant leurs boxes sans oser regarder dedans.

Quelques mois passent. Les chevaux me manquent. Le 15 janvier, départ pour la Mayenne. Objectif : trouver un cheval. On ne se refait pas.

Dans une cour d'une vingtaine de boxes dédiée aux ibériques, des chevaux attendent preneurs. La matinée se passe à regarder les chevaux évoluer en liberté. Un cheval attire l'attention des amis qui m'accompagnent, mais pas la mienne. Le cheval est quasi en panique au fond de son boxe. Lui enlever sa couverture relève de l'exploit. Pour moi, il ne passe pas la première sélection.

Nous allons manger. L'après-midi, j'essaye les chevaux qui m'ont plu le matin. Aucun ne me plait sous la selle. Finalement, arrive le petit gris refusé le matin. "Monte-le, on sait jamais. Il se déplaçait pas trop mal en liberté."

A contre-coeur, je le selle. Il tremble, piétine. Mais il se contient quand meme. Il ne tire pas au renard, surmonte sa peur.

Il ne me laisse pas mettre le pied à l'étrier et tourne sur lui-meme. Du renfort arrive pour maintenir le cheval. Au pas, il se précipite, ne prend le temps de rien. Le trot n'est guère mieux. Pas d'équilibre, il répète des foulées minuscules et le galop... Je n'ai pas pu y gouter : impossible d'y aller.

Et pourtant, à la fin de l'essai, je dis : "C'est le bon, je le prends". Que c'est-il passé ?

Tout le long de l'essai, il a tout fait pour comprendre ce que je lui demandais et j'ai senti une telle envie de bien faire, de comprendre. Comment aurais-je pu passer à côté d'un mental pareil ?

Après quelques péripéties, nous rentrons aux écuries. Le dressage du cheval commence et durera pendant bien des années.

Les premiers temps, je n'avais ni la direction, ni les freins, juste un accélérateur ouvert à fond en permanence.

Petit à petit, nous apprenons à mieux nous connaître. J'apprécie ce petit cheval toujours pressé de faire plaisir et tente de lui enseigner le relachement. Au fil des années, nous faisons de nombreuses choses : du spectacle sous forme de carrousel, de l'obstacle, du dressage, du pony games. Nous allons partout. Le cheval se plaît dans cette vie ouverte à un ensemble de disciplines. Mais une chose l'attire tout particulièrement : le concours de saut d'obstacle. Il aime à être sur les terrains, même si quelques dérobades nous font manquer le sans faute. Mais l'expérience venant et beaucoup de travail, le cheval se stylise, saute sans effort.

Il évalue son parcours, comprend et se corrige de lui-même. Prend le temps de sauter et y prend énormément de plaisir.

C'est ma fille qui aujourd'hui est devenue sa cavalière de coeur et il l'enmène au plus haut qu'il le peut.

Alors, si un jour, sur un concours, vous voyez un petit espagnol gris, un peu pressé et qui regarde le parcours comme s'il le comprenait, ne vous moquez pas de lui. Même s'il parait tout anodin au milieu de tous ces grands selles français. Car il risque bien de vous voler votre classement et passer devant vous. Si, par hasard, vous lui donnez une caresse et lui glissez quelques mots à l'oreille, ne lui dites pas qu'il est un petit cheval : il n'en a aucune conscience. Il croit qu'il est un grand cheval. Et il en est un.

Cette année, il a 16 ans. Bon anniversaire mon petit bolide.

Il n'a pas dit son dernier mot et attend avec impatience la reprise des concours. La retraite n'est un concept envisageable pour lui.

Le matin, lorsque je vais dire bonjour à mes chevaux dans leurs boxes, je vois un très grand, très beau et très généreux cheval gris, presque blanc me répondre.

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